Champagne : la coupe est pleine
Ça m'éneeeerve ♩ ♫
Toutes celles qui boivent le champagne rosé
Ça m'éneeeerve ♬ ♪
Pour oublier qu'en Jimmy Choo t'as mal aux pieds
Les gens qui servent le champagne dans des larges coupes plutôt que dans une flûte m'énervent.
C'est qu'ils ne comprennent rien au dégazage de ce breuvage. Et aussi ceux qui mettent une cuillère dans le col de la bouteille. Pire, ils touillent le champagne avec un moser, les hérétiques...
À droite, un siphon et une cartouche de gaz "à l'ancienne" pour fabriquer de l'eau de Seltz, le nom de l'époque, quand j'étais petit.
La fermentation alcoolique
Pour le champagne, on réalise une seconde fermentation alcoolique en milieu clos (dans la bouteille) en mettant 24 g/l de sucre ce qui provoque une concentration de 12 g/l de gaz carbonique dissous.
On appelle ça la prise de mousse.
En réalité, les fermentations sont un peu plus compliquées que ça, d'autres réactions chimiques se produisent.
Équilibre liquide-gaz
La concentration en gaz carbonique dans le liquide est toujours en équilibre avec la pression au-dessus du liquide.La loi de Henry indique que la concentration en gaz carbonique dans le liquide est en équilibre et proportionnelle avec la pression partielle en gaz carbonique au-dessus du liquide via la constante de Henry kH :
La constante de Henry dépend de la température, on parle alors plutôt de coefficient de Henry (et on confond parfois avec son inverse).
et la concentration en gaz dans le liquide diminue concomitamment.
Graphe de Gérard Liger-Belair, arrangements JF.Mainguet
Voici quelques constantes de Henry pour l'eau (en atm/(mol/l)) :
- H2: 1282
- N2: 1639
- O2: 769
- CO: 1052
- CO2: 29
Autrement dit, à pression identique (la partie gazeuse au-dessus du liquide dans une bouteille fermée), il y a 20 à 30 fois moins d'oxygène dissous dans l'eau que de gaz carbonique. D'où l'intérêt d'utiliser du gaz carbonique plutôt que de l'air.
De plus l'acide carbonique produit dans l'eau donne un goût particulier, et provoque un effet agréable (picotements) dans la bouche.
Et le gaz carbonique, dans ces quantités-là, n'est vraiment pas dangereux.
Plus le liquide est froid, plus on peut injecter du gaz dans le liquide.Dégazage
On peut sabrer le champagne avec un sabre, ce qui veut dire ouvrir la bouteille en cassant le goulot, à la hussarde. Et utilisez le côté non tranchant, sinon vous passerez pour un pèquenot, ce sera moins facile et vous abîmerez votre sabre.
Libre à vous ensuite de le sabler, autrement dit le boire plutôt rapidement. Accessoirement, on peut sabler n'importe quel vin.
Onde de choc supersonique et glaciation
La minuscule taille des cristaux est responsable de la couleur bleu azur.
Une onde de choc supersonique apparait après 500μs et dure 500μs, c'est le trait horizontal.
Champagne, une onde de choc au débouchage ! / Gérard Liger-Belair
Temps de dégazage

Attention, c'est là que j'explique l'origine d'une des premières erreurs qui m'énervent quand on sert du champagne.
Bouteille fermée : pression 6 bars, concentration élevée en équilibre
Ouverture : équilibre perdu, le gaz sort de la bouteille, dégazage du liquide
Après un certain temps, un nouvel équilibre est atteint, la concentration dans le liquide a diminué
le gaz s'échappera 5 fois plus vite dans la coupe que dans la flûte.
Et là, on ne parle pas des bulles !
Cette histoire de vitesse de dégazage est plus compliquée que cette simplification, en particulier d'autres paramètres interviennent vu que l'on n'est pas dans de l'eau pure, que d'autres molécules interviennent, que le pH autrement dit l'acidité intervient, ainsi que la température. Et j'en passe.
Les bulles entrent en scène
Mais elles sont toutes petites par rapport à la surface du liquide
Le liquide ne bulle pas
La loi de Laplace-Young indique que la différence de pression entre l'intérieur et l'extérieur de la bulle compense la tension superficielle :
- σ : tension superficielle
- R : rayon de la bulle
La tension superficielle est modifiée par les molécules spécifiques dans la boisson (c'est pareil quand vous utilisez du liquide vaisselle), et c'est pour cela que certaines boissons ont des grosses bulles, des petites bulles, des bulles qui font de la mousse et qui tiennent longtemps...
Les éleveurs de champagne font attention pour avoir toujours le même genre de molécules dans leur breuvage pour que le moussage et la finesse des bulles soit toujours la même.
Sites de nucléation
(Pour la Science, août 2010 Gérard Liger-Belair, Régis Gougeon et Philippe Schmitt-Kopplin)
Contrairement à l'opinion largement répandue, les bulles n'apparaissent pas sur des rayures ou des défauts du verre.
90 à 95% des bulles proviennent de gaz emprisonnés dans des fibres de cellulose, le reste provient de cristaux de tartre.
- La nucléation des bulles de champagne. Une sorte de goutte-à-goutte inversé ? / Gérard Liger-Belair et al.
- Origine de la nucléation des bulles de champagne / Théo Cartier dit Moulin / Agrégation à l'ENS
En argent, ivoire ou cristal, il permet d'agiter le champagne pour réduire l’effervescence.
Cet usage désuet détruit en quelques instants plusieurs années de soins.
Quantité de bulles
En mettant la bulle moyenne à 1 mm de diamètre (c'est assez gros pour une bulle), cela nous fait une sphère de 0,5 mm³, soit, pour 1 litre, environ 2 millions de bulles. Voilà un ordre de grandeur pour le nombre de bulles dans une bouteille de champagne, on parle de quelques millions.
Vaut mieux verser dans un verre incliné, cela provoque moins de turbulence, moins de bulles, et donc moins de gaz est perdu ce qui allongera la durée de l'effervescence. C'est plus évident avec la bière et sa mousse.
Croissance des bulles
Loi de Mariotte : le produit volume × pression est constant
(pour un gaz parfait, à température constante)
Si la pression diminue, le volume augmente.
À noter :
La pression absolue, totale, joue sur le diamètre des bulles, alors que la pression partielle en gaz carbonique n'a de l'effet que sur la couche de liquide directement en contact avec le gaz, l'interface liquide-gaz. Cette pression partielle n'a pas d'effet sur les bulles à l'intérieur du liquide.
Par contre, la pression partielle en gaz carbonique dans la bulle, qui pour le coup est aussi la pression totale car il n'y a pas d'autre gaz, influence directement le dégazage vers la bulle.
- [2005] sujet
du concours Centrale-Supelec 2005 PC Physique II
Je ramasse les copies dans 2 heures.
Vous découvrirez que c'est nettement plus complexe que ce que je raconte ici... - [2016] Champagne!
Concours général S 2016
Aussi velu que le précédent.
On notera que les bulles ne pourront croitre qu'à partir d'une certaine taille.
Et qu'elles peuvent adhérer à la paroi du verre, on évitera le plastique.
Pétillement
Une raison de plus d'utiliser une flûte pour les concentrer.
Le gerbage
La cuillère dans le goulot
Une légende urbaine indique qu'une cuillère mise dans le goulot d'une bouteille de champagne empêchera le gaz de se barrer.
Il faut mettre un bouchon qui bouche vraiment !
À droite, un bouchon avec une cuillère, histoire de réconcilier tout le monde.
C'est évidemment une ânerie monstrueuse même si la cuillère est en argent. Offrez-vous le bouchon qui imite la cuillère, pour vous moquer de cette légende.
Parce qu'exprimer en mots combien c'est stupide n'est pas possible.
Si vous voulez conserver le gaz, il faut remettre sous pression, et plutôt du gaz carbonique, car l'équilibre se fait entre la concentration dans le liquide et la pression partielle en CO2 au-dessus du liquide.
Vous ne l'avez pas vu venir
Et pourtant, ça sort du même tonneau de champagne...
Accident de décompression en plongée
En plongée profonde, la pression provoque la dissolution d'azote dans le sang et dans les tissus, pareil que pour les bouteilles de soda ou d'eau de Seltz.
Lorsque le plongeur remonte à la surface, la pression diminue, et il ne faut pas le faire trop rapidement, il faut laisser le temps à l'azote dissous de gentiment traverser en sens inverse. Sinon c'est l'accident de décompression, des bulles se forment un peu partout et peuvent bloquer des organes essentiels.
Si l'on change la composition du gaz en conservant la même pression absolue il n'y aura pas de formation de bulles. C'est cette propriété que l'on met à profit quand on fait des paliers à l'oxygène pur ou que l'on utilise l'oxygène lors d'un accident de décompression. La pression partielle d'azote devient nulle donc la diffusion de l'azote des tissus vers les poumons s'accélère. Par contre la pression absolue ne change pas donc le changement de gaz respiratoire n'entraîne pas de formation de bulles.
Les océans stockent du CO2
On notera que les océans stockent du gaz carbonique, et que l'augmentation de température a une nette tendance à réduire la concentration en gaz, qui sera alors plus ou moins relargué dans l'atmosphère. Pas glop.
Le volume des océans est grand, ainsi que la surface...
Mais bon, on tente aussi d'injecter du gaz carbonique dans les profondeurs océaniques, là où l'eau est plus froide. Il y en a qui doutent de rien, c'est un boulot colossal.
Quelques liens et autres sujets non abordés ici
Combien de temps une bouteille de champagne peut conserver son effervescence ? La réponse dans cet article:
- Losses
of Yeast-Fermented Carbon Dioxide during Prolonged Champagne Aging: Yes, the Bottle Size Does Matter!
En court: vaut mieux des magnums que des bouteilles standards.
Perso, j'avais ouvert une bouteille de mon année de naissance, une catastrophe, le bouchon était naze comme son conscrit.
- Le Gerbage des vins effervescents revue des oenologues avril 2013
- Champagne : l'arôme au cœur des bulles / Pour La Science novembre 2010.
- Vin effervescent / wikipedia
Un bon résumé des différentes méthodes pour rendre un vin effervescent - [2003] La physique des bulles de champagne / Gérard Liger-Belair
Gérard LIGER-BELAIR est le kador dans cette matière. C'est le nom à connaitre. Aussi sur LinkedIn.
C'est qui qui tartinera ses nouvelles connaissances à ses connaissances la prochaine fois qu'il boira du champagne ? Mais qui c'est qui ? Mais qui c'est qui le plus cucul des deux ? C'est le kiki à son papy ou le youki à sa mamy ?
Et on va encore dire que je passe mon temps à buller...