Causalité, retournement du temps et mécanique quantique
Retournement temporel quantique (time reverse), échange quantique (quantum switch), chat de Schrödinger causal, indétermination d'entrée-sortie (input-output indefiniteness)... Quel bordel !
Préambule
Le numéro de janvier 2026 de Pour La Science titrait :
"Temps et quantique, La causalité réinventée"
🧐 rien que ça
Après sa lecture, je restais très circonspect, surtout quand on annonce "Nous avons créé un chat de Schrödinger causal",
parce que déjà, le chat de Schrödinger est très souvent mal interprété, cet exemple ayant été construit pour montrer
les idioties qui peuvent découler de la mécanique quantique.
J'ai donc voulu creuser un peu ces histoires de switch quantique, de superposition d'évènements, ni passé ni futur, et autres bizarreries, et il m'a fallu plonger dans des concepts assez suspects, que je vais tenter de vous expliquer. Je crains que celui qui bénéficiera le plus de ces explications, ce sera moi par mes efforts de vouloir être compris par mon auditoire.
Autant vous prévenir tout de suite, vous pouvez sortir l'aspirine, même si je vais éviter les domaines où je suis particulièrement nul (les mathématiques de la méca Q sont imbuvables), ce qui m'obligera à extraire ce qui est important de ces sections où on fera confiance aux relecteurs pairs des papiers pour vérifier l'exactitude des résultats.
Vous allez souffrir.
Mais si ça vous fait mal à la tête, ça veut dire que certains aspects sont certainement des points importants, alors accrochez-vous.
Prérequis
Ne vous aventurez pas ici si vous n'avez pas déjà un bagage conséquent en mécanique quantique, pas forcément mathématique, mais au moins sur certains concepts, en particulier :
- Révisez donc les expériences étranges fondamentales et celles où on se demande ce qui se passe du point de vue temporel, c'est basique et ici ça sent le réchauffé.
- Ce qui concerne les voyages temporels, du moins les histoires de renversement du temps mais aussi en mécanique quantique
- La superposition est importante, un petit rappel ci-après.
La notion de superposition qui est un pis-aller pour obtenir une image mentale de phénomènes que fondamentalement on ne comprend pas, mais qui peuvent assez facilement s'expliquer en disant que deux choses existent en même temps (ce qui ne veut pas dire grand-chose), parce qu'à un moment, quand on va observer un résultat, on a soit une chose ou l'autre chose —mais pas les deux.
« Les deux en même temps », comme ça tout le monde est d'accord.
Tant qu'on n'a pas regardé...
On dit "superposé" parce que l'on peut vérifier que l'état n'est pas connu, défini au départ (plus tôt). Évidemment vous me direz, sinon c'est con. Une magnifique expérience pour le vérifier est celle prouvant l'intrication. Sinon, rabattez-vous sur les oscillations de Rabi, mais je trouve ça moins convaincant.
Attention
Cette histoire de superposition a conduit au fameux de chat de Schrödinger, qui voulait seulement montrer avec une expérience simple que le raisonnement était forcément stupide.
La stupidité a été renforcée par ceux qui ont crû qu'il existait une histoire d'observateur. Que si quelqu'un regardait, alors ça changeait tout. C'est évidemment complètement con (la Lune existe même si je ne la regarde pas).
Observer veut dire "interagir avec le système avec un résultat tangible dans le réel", et à partir du moment où vous interagissez avec le système, il s'agit d'une autre expérience, nouvelle. Évidemment que vous avez perturbé l'expérience originale en la "regardant", puisque vous avez interagi avec l'expérience. Et que vous avez provoqué la décohérence en interagissant.
Je vous explique cela en plus détaillé dans ma page
« L’observateur perturberait la mesure ».
Preuve d'intrication
Si vous ne vous souvenez pas ce qu'est l'intrication (entanglement), c'est le moment de réviser l'expérience de base, preuve de l'existence de ce phénomène étrange.
Il n'y a finalement pas grand-chose à avoir en tête concernant l'intrication :
- En mécanique quantique, les objets sont décrits par des fonctions d'onde, reliées entre elles par des formules mathématiques
qui peuvent se résumer à des énormes (à cause du grand nombre d'objets) matrices de nombres complexes
quand il s'agit de qubits
(ceux des ordinateurs).
- Il se trouve que certains termes de ces matrices induisent des liens directs entre les objets : ils sont intriqués.
- Ces liens ne se perdent pas au cours de l'évolution du système. Et lorsque l'on effondre la fonction d'onde d'un objet, alors le résultat sera corrélé avec le résultat obtenu avec l'autre objet.
- Mais, et c'est important, le résultat obtenu lors de l'effondrement (autrement dit la mesure) est totalement aléatoire, il n'existe pas de valeur prédéfinie à l'avance.
C'est évidemment très simplifié, mais les concepts sont là. On observe des corrélations à travers l'espace-temps, elles semblent violer la vitesse maximale de la lumière, et c'est le cas, sauf qu'aucune information ne peut être transmise par ce biais, les principes de la relativité sont saufs. Ouf !
Les corrélations ne peuvent être constatées qu'au moment où on rapproche les résultats, et ce rapprochement devra attendre la transmission des informations à la vitesse d'escargot de la lumière.
Témoin d'intrication
Des gens se sont alors posés la question de pouvoir prouver que deux objets sont effectivement intriqués. Cela se fait relativement facilement, à commencer avec les inégalités de Bell, mais on a voulu aller plus loin et rechercher le minimum pour apporter la preuve.
C'est ainsi que la technique des témoins d'intrication (entanglement witnesses) a été créé.
Il s'agit d'une observable, souvent notée W, qui permet de savoir si un état est intriqué. Un résultat intéressant est le fait que cet observable existe toujours. La construction de cet observable est pénible à décrire mathématiquement parlant (c'est ce que je dis quand je suis largué et que je ne veux même pas essayer d'expliquer ça).
Si vous vous sentez courageux :
- [2009] Entanglement detection / Otfried Gühne, Geza Toth
La chose à retenir de cette histoire est que l'on a développé les mathématiques permettant de le faire. On sait décrire une observable, que l'on pourra lire au moment opportun, pour savoir que l'intrication était effectivement présente. Il faut dire que la mécanique quantique est tellement bizarre que l'on pourrait confondre de l'intrication avec un coup de bol —c'est parfois bien mélangé—, au moins là on sera sûr.
Cet observable ne sera pas forcément facile à mettre en œuvre dans une expérience réelle. Ce sera même souvent compliqué à inventer.
Causalité et ordre
Nous allons entrer dans le dur.
En mécanique quantique, l'espace n'existe pas vraiment, l'intrication vous montre comment les particules s'en fichent. L'évolution dans le temps est décrite, mais il n'existe pas vraiment de flèche du temps dans les équations. Révisez les postulats si ça vous chante.
Alors trouver de la causalité en mécanique quantique est délicat, et nous allons nous servir de notre bon sens. C'est maintenant qu'il faut être très critique concernant les concepts.
Normalement, si un signal va d'un évènement A vers un évènement B durant une expérience (et on ne parle pas forcément uniquement d'espace), donc avec un certain ordre, alors il est impossible d'observer un signal qui irait dans le sens inverse durant la même expérience.
Oui, prenez un moment pour réfléchir à ça.
Allez, un exemple.
Prenez un ordinateur A et un ordinateur B qui peuvent s'envoyer des messages. Il est impossible pour ces deux ânes de synchroniser parfaitement leurs horloges, même en tentant des trucs basés sur un aller-retour pour connaitre la distance spatio-temporelle qui les sépare. Leurs heures seront proches, mais la synchronisation incertaine. (Mais on sait réduire l'erreur à des valeurs acceptables pour les humains, rassurez-vous).
Une conséquence de ce manque de synchronisation aura un impact sur l'ordre des évènements vu par A et B.
Je sais que c'est pire que ça dès qu'on aborde la relativité,
pour l'instant laissez ça de côté.
En effet, Alice pourrait s'être connecté sur A à 23h10, heure de A. Et Bob pourrait s'être connecté sur B à 23h11, heure de B. Dans quel ordre est-ce arrivé ? On simplifie le problème en évacuant les situations relativistes, et en supposant que le temps s'écoule de la même manière partout, pas de trucs bizarres.
Comme nos deux ordinateurs A et B ne sont pas sûrs d'être synchronisés, leurs horloges ne marchent pas forcément de la même manière, si ça se trouve Bob s'est connecté avant Alice. Ou l'inverse. Comment connaitre l'ordre ?
Ben c'est facile. Il suffit qu'Alice envoie un message à Bob. C'est le signal qui va aller de A à B. Si l'ordinateur B voit le message d'Alice avant que Bob se soit connecté, alors l'ordre est connu.
Ordre causal
On définit alors un ordre causal :
Et c'est la transmission d'un message qui a permis l'ordonnancement. C'est évidemment inutile si les deux évènements se produisent avec la même horloge, sur la même machine.
Quelques règles sont assez évidentes. Un message est toujours reçu après avoir été envoyé :
C'est transitif :
De là à dire que A est dans le passé de B, et de commencer à parler de l'écoulement du temps, il n'y a qu'un pas, non ?
Et uniquement avec des histoires de transmission de messages.
Ordre total et partiel
Mais cela n'est pas si simple car nous avons la fâcheuse habitude de penser avec une seule et unique horloge, c'est l'ordre chronologique, et dans ce cas, l'ordre est vraiment total. Chaque paire d'évènements présente forcément un ordre.
Sauf que l'univers n'a pas qu'une seule horloge pour tout le monde, même si on sait synchroniser les horloges avec une bonne précision, la synchronisation n'est jamais parfaitement exacte.
L'ordre causal n'est qu'un ordre partiel, c'est-à-dire que des évènements peuvent survenir sans lien de causalité possible, sans relation de cause à effet. On ne sait pas si on a (A ➠ B) ou l'inverse (B ➠ A).
Non seulement cette histoire d'ordre partiel est vrai dans tout l'univers, mais c'est encore pire en relativité quand deux évènements sont séparés par une distance trop grande pour que la lumière ait le temps d'arriver. À l'inverse, c'est l'envoi d'un signal, une communication entre les deux, qui sera le lien entre deux évènements.
Pour revenir à l'assertion du début, si on a (A ➠ B), parce que l'on a eu un signal qui allait de l'évènement A (donc qui arrive, qui a une date spatio-temporelle) vers l'évènement B (qui sera daté à l'arrivée), alors maintenant on comprend mieux qu'on ne peut pas avoir un signal dans l'autre sens, de B vers A, en même temps.
Reposez-vous, relisez ça, agrégez ces informations pour construire votre propre schéma mental. Ensuite, on prendra un exemple plus "quantique".
Exemple de l'intrication
On va se faire un petit essai avec l'expérience fondamentale de l'intrication, où Alice et Bob
possède chacun une particule intriquée avec celle de l'autre. Alice est sur Terre et Bob dans une galaxie distante,
ils sont suffisamment éloignés pour qu'on comprenne bien que la communication sera longue entre nos deux zouaves.
Voire pas dans la même dimension.
Alice va mesurer sa particule (c'est l'évènement A), et ce faisant, effondre la fonction d'onde. Le résultat de sa mesure est instantanément transmis à la particule de Bob, c'est la magie de l'intrication. Et c'est pareil pour Bob (avec l'évènement B), la situation est parfaitement symétrique.
C'est qui le premier ?
En voilà une question qu'elle est bonne. Et pas claire du tout. Cela implique que les deux sont dans le même repère, avec une seule horloge universelle, ce qui est suspect.
Vous avez deviné comment nous allons lever le lièvre. Alice et Bob, lors de la lecture du résultat et sans tarder, vont envoyer un message à l'autre. Voici les quatre cas possibles :
- Bob reçoit le message d'Alice avant qu'il ait fait son expérience.
- Pour le coup, Bob est certain qu'Alice a réalisé son expérience avant lui, l'ordre causal est bien établi,
c'est (A ➠ B). - Cerise sur le gâteau, Bob va pouvoir annoncer le résultat de sa lecture à l'avance, et passera pour un magicien (surtout s'ils ont pris soin de prendre toute une série de particules intriquées).
- Alice recevra un message après son évènement A, voir plus loin.
- Pour le coup, Bob est certain qu'Alice a réalisé son expérience avant lui, l'ordre causal est bien établi,
- Alice reçoit le message de Bob avant d'avoir fait sa mesure, etc. Vous avez compris, c'est la situation symétrique, (B ➠ A).
- Bob reçoit le message après avoir fait sa mesure. L'évènement B s'est déjà produit pour Bob.
- Ça lui fait une belle jambe, Bob ne peut pas conclure puisque son évènement est déjà passé.
Ça dépend du temps de transmission du message vu dans son laboratoire local !
La situation est indéterminée.
- Ça lui fait une belle jambe, Bob ne peut pas conclure puisque son évènement est déjà passé.
Ça dépend du temps de transmission du message vu dans son laboratoire local !
- Même cinéma symétrique pour Alice.
En résumé, il n'existe qu'une seule situation où on est certain de l'ordre : quand on reçoit un message avant de faire sa propre mesure. Là, on est certain que l'on est second. Si on fait sa mesure avant de recevoir le message de l'autre, la situation restera incertaine.
Vous avez remarqué qu'il faut que la physique reste localement causalement cohérente (sinon plus rien ne marche), et qu'il faut des conditions supplémentaires sur les temps de transmission pour aller plus loin dans le cas où le message arrive après la mesure.
Quand les messages se croisent, ce qui veut dire qu'Alice et Bob sont forcément dans le cas où leur propre évènement s'est produit avant de recevoir un message, la situation est indéterminée, et il n'y a pas d'ordre causal défini, les deux évènements sont sans lien causal.
Il se pourrait que les deux laboratoires soient placés dans deux univers séparés, sans ordre causal total ! Réfléchissez bien sur ce dernier point, c'est important de saisir ça.
Est-ce qu'Alice et Bob disposent de la même information ?
En voilà une question stupide et irrecevable s'ils ne partagent pas le même univers causal !
Aucun miracle, il faudra transmettre l'information, par exemple Bob enverra un accusé de réception,
en indiquant en plus que l'évènement B n'est pas encore arrivé (mais que ça ne va pas tarder).
Sauf si Bob ment comme un arracheur de dents, c'est mon côté paranoïaque cyber qui ressurgit.
Alors évidemment, si on revient dans notre univers relativiste, on pourra ajouter une hypothèse sur le temps de transmission minimal d'un message. Mais si on parle d'univers quantique, il faudra se méfier. De l'information (purement quantique) est transmise instantanément vu de notre univers.
Superposition de séquences
Pourquoi cet intérêt particulier concernant la causalité ?
Vous savez que l'on peut superposer à peu près n'importe quoi en mécanique quantique, un chat peut être mort ou vivant à la fois. Alors on a carrément proposé (vers 2009) de superposer des séquences d'évènements, par exemple deux évènements A et B qui pourraient se réaliser dans l'ordre A puis B, mais aussi B puis A. Il a donc fallu un peu mieux définir cette histoire d'ordonnancement.
Prenez Alice et Bob (les deux compères habituels en cryptographie), ainsi qu'un qubit (parce qu'on aime bien les qubits en mécanique quantique, surtout pour les ordinateurs).
Ce sera le « target qubit ».
L'idée principale est de faire transiter le qubit chez Alice, qui effectuera une certaine opération, puis chez Bob, qui effectuera une autre opération (pas la même, sinon c'est stupide). Deux cas sont possibles suivant que l'on commence par Alice ou par Bob.
Ψ est la fonction d'onde du qubit
Pour l'instant, il s'agit de deux expériences différentes.
L'idée est de superposer les deux expériences, les deux séquences.
L'expérience du « quantum switch » ou « interrupteur quantique » en français a permis de prouver l'existence de cette superposition particulière. Sauf qu'il a fallu sortit un nouvel attirail, le "causal witness".
À quoi peut bien servir cette superposition de séquences ?
- [2016] Experimental Superposition of Orders of Quantum Gates / Procopio & al.
Procopio et al ont montré l'amélioration sur un exemple optique, et ont déduit que sur un ordinateur quantique avec deux portes, une porte n'est utilisée qu'une seule fois au lieu de deux sans cette histoire de superposition de séquences.
Avec N portes, l'avantage serait exponentiel par rapport à un algorithme classique, et linéaire par rapport à un algorithme quantique utilisant un ordre fixe des portes.
À suivre.
Témoin causal
Comme le témoin d'intrication (entanglement witness), le même genre de chose a été introduit pour détecter si une matrice (le lien entre les qubits) est "causalement" séparable ou non. On aura alors à la fin un témoin causal (causal witness).
- [2012] Quantum correlations with no causal order / Ognyan Oreshkov
Le papier démontre que l'on peut obtenir une information concernant la causalité. En voici le parfum, c'est très difficilement compréhensible, alors ne vous attendez pas à voir la lumière s'éclairer.
Les auteurs ont développé un cadre en supposant que deux laboratoires utilisent la mécanique quantique standard, mais sans supposer que les deux laboratoires soient dans une structure causale totale (sinon le problème est réglé). C'est une situation que nous avons tenté de détailler plus tôt, rappelez-vous.
Ils ont alors observé les corrélations particulières (qui donnent ou non des signaux) qui seront observées lorsque qu'un système est transféré d'un laboratoire à l'autre via un canal quantique. Et ils en ont trouvées qui ne sont pas présentes dans le formalisme quantique standard.
Là où c'est surprenant, c'est que ces corrélations sont incompatibles avec une structure causale, autrement dit si on les observe, alors c'est qu'on n'a pas de structure causale.
Attention, ne confondez pas :
- Je n'arrive pas à séparer l'ordre, je ne sais pas qui est le premier
- Il n'existe pas de lien de cause à effet
Le témoin causal ne vous dira jamais qu'il n'y a pas de cause à effet, il dit simplement que l'on ne peut pas séparer un ordre (A ➠ B) de (B ➠ A).
C'est très analogue à l'inégalité de Bell qu'on ne peut pas violer si les quantités mesurées ont des valeurs locales prédéfinies (variables cachées).
Nous voici donc avec un moyen de savoir si on a effectivement une structure dont on ne sait pas séparer l'ordre causal. Ce qui sera utile pour prouver que l'on superpose effectivement deux séquences d'évènements.
Et je n'ai rien trouvé pour expliquer comment ça marche simplement. 😩
Quantum switch
Nous voici armé du bagage permettant d'arriver enfin à l'expérience du « quantum switch », approximativement « échangeur quantique » en français.
- [2016] Experimental Verification of an Indefinite Causal Order / Giulia Rubino & al.
- [2017] idem dans Science Advances
Le titre est parlant : on veut montrer que l'ordre des évènements n'est pas défini départ arrêté (sinon c'est con, l'ordre est connu et l'histoire se termine là).
L'article indique qu'il existait déjà des prémisses, mais cette expérience se veut être définitive.
On veut donc superposer deux séquences et s'y retrouver pour montrer que l'on a effectivement une superposition. L'idée est d'associer un autre qubit, le « control qubit », dont la fonction d'onde s'appelle χ.
L'état du qubit de contrôle permet de choisir soit l'ordre Alice➯Bob ou Bob➯Alice.
En mécanique quantique, on peut superposer les deux états, plus exactement donner une probabilité de 50% pour un état, et 50% pour l'autre (par exemple), au moment où on va observer le qubit. Il s'agit donc de superposer le control bit, ce qui, par conséquent, provoquera la superposition des séquences.
Rien de nouveau sous le soleil, sauf que cette fois on parle d'un ordre, et qu'on se demande bien comment on va imaginer une expérience qui montrera cet état de fait.
Réalisation pratique
La ruse consiste à :
- Obtenir deux chemins en utilisant une lame semi-transparente : le photon ira d'un côté ou de l'autre aléatoirement.
- Utiliser un prisme séparateur de polarisation pour effectuer un traitement particulier par Alice suivant la polarisation du photon.
- Bob effectuera toujours le même traitement, le résultat étant différent suivant que l'on effectue A puis B ou B puis A.
Or nous avons une seconde propriété (un peu évidente) : nous avons deux modes spatiaux, puisque le faisceau est séparé spatialement en deux.
La remarque fine consiste à considérer que ces deux modes spatiaux forment un nouveau qubit, spatial cette fois. Ce sera le control bit.
On s'arrange pour accoupler un mode spatial et la polarisation. Ce qui parait étrange à première vue puisque cet accouplement semble exister de facto ! Ce nouveau qubit spatial est la sonde, on saura de quel côté est passé le photon en le détectant plus tard. On notera que c'est ce que l'on réalise toujours.
Montage expérimental.
BS Beam Splitter. PBS idem mais polarisé.
HWP Half-Wave Plate. QWP Quart-d'onde.
Détail du fonctionnement :
- Initialisation de l'état du système : un polariseur (qui va imposer une orientation à la polarisation du photon), suivi d'une lame demi-onde (qui introduit un retard de π, si on avait un angle Θ au départ avec l'axe de la lame, alors on aura 2 Θ à la sortie).
- Le photon va tout droit (oubliez le second chemin parallèle rouge pour l'instant), et entre dans la lame semi-réfléchissante (50/50 beam splitter, c'est le petit machin à peine visible). Le résultat est que cela fixe l'état du bit de contrôle (un degré de liberté spatial).
- « Dépendant de l'état du bit de contrôle » (mouais, c'est juste aléatoire là !), le photon va tout droit vers Alice située à droite, ou est dévié vers Bob en bas. Whouah ! Rien de bien transcendant là. Voyons où ça nous mène...
- Alice va exécuter Ma, tandis que Bob va exécuter Mb.
C'est là qu'il faut faire attention à ce que font Alice et Bob.
Alice :
- Alice va « réaliser une mesure ».
- D'abord une lame quart d'onde (déphasage de π/2) puis une lame demi-onde (déphasage de π).
- Puis un prisme polarisateur, qui fait passer le photon d'un côté ou de l'autre suivant la direction de sa polarisation par rapport à l'axe du prisme.
- Puis le photon est "re-préparé" :
- D'un côté (tout droit) une séquence d'une lame quart d'onde et d'une lame demi-onde (pareil qu'en entrée)
- De l'autre côté, que dalle, juste des miroirs pour ajuster le retard temporel
- Alice a donc effectué une opération qui agit sur le photon suivant son état.
Cette opération est appelée mesure, ce qui semble un peu bizarre car il ne ressort aucun résultat 0 ou 1
qui serait fait par un détecteur de photon par exemple. Mais si on faisait ça, le photon serait détruit (décohérence).
- Si le photon est dévié, c'est qu'il était polarisé verticalement (V, trajet violet)
- Si le photon est allé tout droit, c'est qu'il était polarisé horizontalement (H, trajet en jaune). Il subit alors un déphasage supplémentaire dû à la lame quart d'onde en rab.
Bob :
- Bob réalise ce qu'on appelle une opération unitaire, autrement dit une transformation systématique du photon.
- Cela est réalisé par la traversée de trois lames : quart d'onde, demi-onde, quart-d'onde.
- L'opération parait simple (déphasage total de 2π) mais ne l'est pas.
- Attention à la lame demi-onde supplémentaire quand on commence par Bob, en descendant.
Rappelez-vous que le photon, au départ, va vers Alice ou vers Bob en premier. Dans le cas Bob en premier, il traverse de haut en bas, est dévié par un premier miroir qui revient près de l'entrée principale, pour être réfléchi par un second miroir ce qui lui permet d'aller chez Alice.
On constate que nous avons en fait quatre trajets, deux au départ puis deux chez Alice. Bob ne crée pas de nouveau trajet (ouf !). On s'attend alors à avoir quatre états, et c'est ce qui va se passer, nous allons détecter les quatre cas, nous avons quatre détecteurs sur le schéma.
Le schéma parait compliqué car tous les trajets, tous les cas sont dessinés simultanément (pour de la superposition, ça se pose là). Il faut saisir que chaque chemin est indépendant, ça ne passe pas exactement au même endroit dans les optiques, même si cela utilise les mêmes lames, c'est décalé (heureusement, sinon ce serait imbitable). Normalement, arrivé ici, vous devriez être comme moi, un poil paumé. C'est normal. Essayons de dépatouiller ce qui se passe.
Interféromètre
Une fois que le photon a traversé Alice ou Bob, on va s'arranger pour réaliser des interférences dans un montage classique de Mach-Zehnder, où on utilise une lame semi-réfléchissante pour savoir de quel côté est passé le photon. Comme on a quatre cas, il en faudra deux. Après ces lames, on place simplement un détecteur de photon. On en a quatre, forcément.
Rafraichissement
Je recopie ici la présentation d'un interféromètre de Mach-Zehnder, ça ne sera probablement pas du luxe.
En faisant varier la longueur du chemin optique, on obtient ce résultat sur D1 et D2 :
Un comportement interférentiel avec un photon unique.
Si on enlève la dernière lame Lout, alors il ne se passe rien de spécial, le photon est allé d'un côté ou de l'autre (mais pas les deux, bien sûr), et on a le même nombre de photons de chaque côté.
Ces interféromètres vont provoquer ce qui est habituellement appelé un effacement (gommage), car on va perdre la connaissance du chemin emprunté par le photon. C'est ce que qu'on observe avec Mach-Zehnder : s'il n'y avait pas la lame semi-réfléchissante, alors on saurait exactement par où le photon est passé (normal, le détecteur est en bout de chemin, aucune ambiguïté), mais en présence de la lame, des interférences se produisent comme si le photon avait emprunté les deux chemins à la fois (ce qui est déjà très étrange, mais c'est comme ça que ça marche).
Dans l'expérience proposée, nous avons deux interféromètres, l'un pour le cas H horizontal, l'autre pour le cas V vertical. Dans les deux cas, on a un réglage du retard réalisé par les deux miroirs qui se déplacent (avec les petites flèches), ce qui va permettre de vérifier le comportement.
- Cas horizontal H jaune
- Le photon peut passer chez Alice, tout droit, puis aller vers l'interféromètre H en bas à droite
- ou alors être réfléchi pour aller sur le miroir du haut, et traverser Bob de haut en bas pour rejoindre l'interféromètre par le bas après les miroirs de réglage de retard.
- Deux détecteurs donnent le résultat.
- Cas vertical V violet
- Le photon peut passer chez Alice, être dévié, passer par les miroirs de réglage de retard pour aller vers l'interféromètre V
- ou alors être réfléchi pour aller sur le miroir du haut, et traverser Bob de haut en bas pour rejoindre l'interféromètre via le miroir.
- Deux détecteurs donnent le résultat.
Donc quatre détecteurs, et un seul détecteur sera "allumé" à chaque tir de photon.
Je reste surpris par la lame demi-onde supplémentaire quand le photon passe en premier chez Bob.
Résultats
Pour montrer l'existence de cet état superposé, Giulia Rubino a utilisé le « causal witness », ou témoin causal légèrement abordé plus tôt.
Cela parait simple (quoique), mais l'explication des résultats est pénible car on va faire varier les opérateurs, donc les jeux de lames pour obtenir des informations intéressantes pour prouver que cela correspond bien à la preuve mathématique théorique. Les auteurs détaillent tout ça, par exemple ils indiquent qu'ils ont eu 259 conditions d'expérimentations utiles.
Les mesures obtenues correspondent plutôt bien aux prédictions théoriques, et les problèmes de bruit semblent avoir été très bien surmontés, montrant une marge d'erreur énorme. Inutile que j'essaye de recopier ici les explications des auteurs, j'aurai du mal à le faire de toutes manières.
Par contre, on peut se demander ce que cette expérience prouve. Voici leur conclusion :
Making a measurement inside the quantum SWITCH made our experiment more robust to noise and allowed us to demonstrate, by approximately 7 SDs, that our setup cannot be described by a causally ordered process.
Eh bien cette expérience prouve qu'un photon, qui sait parcourir deux chemins différents (par ex. Mach-Zehnder), peut aussi passer par deux parcours différents sur le même matériel (pas besoin de dupliquer). C'est un résultat un poil différent de la gomme quantique à choix retardé, où nous avions également deux chemins, mais pas sur le même matériel.
Le causal witness prouve qu'il n'existe pas d'ordre causal préalable. Les probabilités mesurées le montre.
C'est sûr que j'aurai préféré une expérience plus convaincante...
Indétermination d'entrée-sortie
Une expérience relativement similaire, éventuellement plus simple, concerne une unique boite quantique qui peut se parcourir dans deux sens. L'idée est de superposer les deux sens, et du coup, l'entrée et la sortie sont indéterminées.
- [2022] Experimental demonstration of input-output indefiniteness in a single quantum device / Yu Guo & al.
La démonstration expérimentale est la suivante :
Au départ, un photon est généré, ainsi qu'un autre photon qui servira d'aide pour le système. Ce photon est préparé dans un état arbitraire en utilisant une fibre polarisante, une lame demi-onde (HWP) puis une lame quart d'onde (QWP). Le photon ainsi préparé est envoyé dans une lame semi-réfléchissante (BS1), ce qui crée un qubit spatial (comme pour le switch quantique). On se retrouve avec un chemin violet et un chemin vert, les deux étant possibles.
La boite quantique en pointillé est une opération "bistochastique de mesure et de préparation", mise en œuvre par un ensemble de deux HWP, deux QWP et un séparateur de faisceau polarisant (PBS). L'article détaille comment ça fonctionne, certaines conditions sont obligatoires pour que ça marche dans les deux sens, et différentes réalisations sont possibles, les auteurs ont choisi la transposée, un cas canonique de renversement temporel (qu'on regardera plus tard quand on s'intéressera à la flèche du temps).
La boite est parcourue dans un sens avec le chemin vert, et dans l'autre avec le chemin violet.
Les chemins sont ensuite refermés sur une lame semi-réfléchissante BS2, tel l'interféromètre de Mach-Zehnder, suivi d'une mesure sur chaque branche de la polarisation.
Il faut aussi avoir de quoi observer l'indétermination d'entrée-sortie.
Malheureusement pour nous, c'est une technique similaire au témoin causal pour le switch quantique, il s'agit de théorie mathématique un poil compliquée. Vous pouvez tenter votre chance en détaillant l'article, et ses annexes assez cotons.
Les résultats de mesures concordent excellemment bien avec la théorie, ce qui montre que l'indétermination d'entrée-sortie existe effectivement. L'article conclue avec optimisme que cela pourrait servir à explorer une physique exotique où la flèche du temps serait une variable quantique...
Le retournement temporel quantique
Voici un titre plutôt tapageur, non ?
Les expériences précédentes montrent que l'ordre causal d'évènements peut être indéfini —même qu'on les superpose—. Du coup, le problème de la flèche du temps qui va manifestement toujours dans la même direction dans notre univers pourrait se poser différemment dans l'univers quantique, qui sait ?
La flèche du temps thermodynamique représentée par son célèbre deuxième principe est un cas intéressant à creuser, et on a même commencé à imaginer qu'on pouvait superposer des évolutions thermodynamiques temporellement opposées.
Ça reste très théorique :
- [2021] Quantum superposition of thermodynamic evolutions with opposing time’s arrows / Giulia Rubino & al. (oui, c'est la même)
Assez imbuvable, non ?
D'un point de vue mathématique, une inversion temporelle n'est jamais qu'une inversion de signe.
Alors on s'est dit qu'on pourrait étudier les boites qui admettent de telles évolutions,
et en mécanique quantique, il s'agit d'opérations dites "unitaires", et il faut prendre celles qui admettent des symétries
comme les fonctions "inverse" et "transposée".
C'est ce qui justifie ce nom de "retournement temporel quantique".
Inversion temporelle et retournement temporel quantique.
- (a) En jaune, l'évolution temporelle normale, en bleu l'évolution temporelle retournée. Exemple de fonction de retournement : inverse, transposée.
- (b) Les boites produisent l'évolution temporelle normale dans un sens, et inverse dans l'autre (ici, exemple de la transposée)
- (c) On ajoute une "commande", un qubit qui décide du sens
- (d) Les deux sens superposés d'une seule boite (le cas de l'article précédent)
- (e) Un exemple de deux portes successives, qui pourrait apporter un avantage calculatoire
Tiré de :
- [2024] Experimental superposition of a quantum evolution with its time reverse / Teodor Strömberg & al.
On est évidemment bien loin d'un quelconque phénomène physique où le temps est effectivement retourné, ce qui au passage ne serait pas forcément une bonne idée. En effet, si tout est retourné, alors la mémoire disparait, et ce qu'on veut, c'est inverser le temps tout en se souvenant de ce qui se passe. L'enfant se présente mal comme on dit.
Dans l'article sus-cité, les auteurs proposent un jeu où un arbitre fournit au joueur deux boites noires U et V avec certaines propriétés, le joueur devant deviner à quel ensemble appartiennent les boites tout en ayant accès qu'à une seule boite. Ils ont comparé les diverses stratégies possibles, en estimant les probabilités de gain maximal :
Comparaison des stratégies de jeu.
- (a) Ordre des portes parallèle.
- (b) Séquence de portes ordonnée causalement.
- (c) Processus sans ordre causal défini (switch quantique).
- (d) Retournement temporel quantique.
Ce qui résume les idées proposées au départ, je vous laisse perfidement lire l'article pour découvrir les conclusions, mais bon, ne vous attendez pas à des résultats transcendants, nous ne sommes qu'au début de ce genre d'analyses.
Réalisation pratique
Les auteurs ont également réalisé une expérience pratique de leur proposition.
Je n'irai pas dans le détail du dispositif, mais je vais reprendre l'explication simplifiée proposée dans Pour La Science (elle-même issue de Quanta Magazine). Vous pourrez vous amuser à tenter de retrouver vos petits, et comme ça vous mesurerez la difficulté de vulgariser ces articles scientifiques.
- Un photon polarisé, émis par le laser, va parcourir le dispositif.
- A et B effectue une rotation de la polarisation, positive si le photon parcourt la boite dans un sens, et négative dans le sens inverse, c'est la simulation de l'inversion temporelle.
- L'arbitre effectue un choix concernant A et B (le sens), et le joueur doit deviner ce choix. Pour cela, il peut choisir le parcours des photons, ce sont les stratégies possibles décrites précédemment.
- Les détecteurs placés en fin de parcours indiquent si le joueur a trouvé ou non.
- Si le joueur choisit la configuration (a), (b) ou (c), il gagnera au mieux 92% du temps.
- Si le joueur choisit la configuration (d) de retournement temporel, il gagnera 100% du temps.
Diverses équipes ont implémenté ce type de dispositif, confirmant la théorie.
Les auteurs reconnaissent que le temps ne s'écoule jamais à rebours dans leur dispositif, et reste modestes sur les avancées obtenues.
Pour ma part, je voulais juste rappeler que seul le titre est tapageur, et vous expliquer ce qui se cachait derrière. J'espère que ma malheureusement longue prose vous aura éclairé un peu. Reste à espérer que l'on trouvera d'autres expériences plus parlantes, ce qui simplifierai la présente page.
En résumé
- On a réussi à prouver dans l'expérience du switch quantique que l'on peut superposer des séquences d'évènements, preuve rapportée par le "témoin causal", une sorte d'inégalité que l'on peut violer uniquement si l'ordre n'est pas causalement séparable.
- On a montré que l'utilisation de la technique de "retournement temporel quantique" permettait d'augmenter des chances de succès dans un cas ad-hoc
- Ce qui laisse penser qu'on pourrait tirer un avantage calculatoire de ces techniques.
Mouais. Ça laisse circonspect. La superposition de séquences, passe encore, on dirait une fantaisie du concept de la superposition.
Mais alors remonter le temps, c'est du marketing pour vendre leurs études !
Je me demande combien de lecteurs de Pour La Science sont capables de percuter leurs articles. De nombreux doivent être en PLS 😁